28.02.2009
Gran Torino (Clint Eastwood, 2009)
La rencontre improbable entre un vétéran de la guerre de Corée et un jeune coréen timoré
Parmi les quelques vieux réalisateurs endurcis, Clint Eastwood a parfaitement trouvé sa place. Salué à chaque fois par la presse, unanimement encensé. A se demander comment l’ancien cowboy pouvait encore nous émouvoir et mettre la barre plus haut qu’il ne l’avait déjà fait ! Dernièrement, il avait un peu déçu ses fans avec un L’échange trop bavard même si on lui reconnaît des qualités indéniables (notamment avoir donné un rôle sans égal à Angelina Jolie depuis Vie volée).
Résumé : Walt Kowalski est un vétéran de la guerre de Corée. Après l’enterrement de sa femme, il se replie sur lui-même n’ayant plus que sa chienne pour le divertir. Entouré d’immigrés en tous genres. Walt aura une rencontre fortuite avec ses voisins après que le fils ait volé sa Gran Torino …
Clint Eastwood incarne un personnage proche de celui qu’il incarnait dans Million Dollar Baby … Un vieil homme aigri, rongé par son passé, trahi par les siens et dont la rencontre avec un jeune exercera sur lui un effet cathartique. Ce qui est merveilleux avec Gran Torino, c’est que Clint définit un personnage qui rappelle aussi ses premiers rôles de cowboys et renvoie plus précisément au personnage de Blondin. Tout comme Blondin, il cache son passé, veut s’en affranchir, oublier … Mais son quotidien le ramène tout le temps à la réalité de la guerre (violence entre les gangs, pseudo invasion « coréenne » dans le quartier). Clint Eastwood renoue avec ses mimiques de cowboy (lèvre relevée pour montrer le mépris, cracheur invétéré), le film est d’ailleurs filmé par moments comme un western (gros plans successifs des visages des personnages avant de montrer le « duel », ici verbal et dans la mise en scène assortie de traits de modernité comme ce plan dans lequel une coréenne est brutalisée par un gang de blacks et Clint arrive tel le messie dans son pick up, son visage nous est alors indirectement montré par le biais du rétroviseur). Clint frise quelques fois la parodie (il crache pour montrer son mépris à la voisine, celle-ci crache plus loin que lui …). Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Gran Torino ne signifie pas que le personnage principal sera la voiture elle-même ou que nous allons assisté à un road movie comme Honkytonk man. La voiture est le symbole de cet homme vieillissant, elle est sans cesse lavée d’où l’idée que le personnage souhaiterait lui aussi se laver de ses propres péchés mais au contraire de son application sur une voiture, cette démarche n’est pas simple. Cette Gran Torino est une survivance, symbole d’un Clint « has been », condamnée à rester dans son jardin pour le satisfaire lui seul. D’où le paradoxe que cette voiture n’a pour vocation que de séduire ses propres yeux et non d’impressionner les foules, d’où l’édification d’un personnage dans un premier temps profondément asocial et marginal.
A mesure que Walt Kowalski va découvrir la bonté de ses voisins, non sans un cliché assez amusant montrant les coréens le remercier comme si il était un sauveur parce qu’il a expédié une bande de caïds hors de son jardin. Walt Kowalski est un faux méchant, il se comporte avec une agressivité humoristique avec les habitants de son village notamment le coiffeur italien. Tous sont des immigrés ayant plus ou moins réussi leur intégration, d’ailleurs Kowalski sonne tout autant comme un nom étranger. Ce Kowalski ne donne que peu d’informations sur son passé, notre curiosité ne sera pas complètement satisfaite car on sait qu’il a été mutilé durant la guerre mais on ne sait pas ou comment, c’est le présent qui a une importance primordiale. Symbole de ce passé perdu, cette Gran Torino est la plus grande possession de Kowalski, son don au jeune Thao traduit grossièrement la tendance désormais humaniste du personnage et non plus matérialiste.
Gran Torino, c’est aussi une remise en question de la société américaine, la question de l’immigration et de l’accès à la profession pour les étrangers, la question du statut de la vieillesse méprisée par la jeunesse (la vieille dame qui fait tomber ses courses, un jeune fait mine de vouloir l’aider avant de simuler une sodomisation, arrive alors le jeune voisin timoré comme un petit candide altruiste, sujet du changement de caractère de Clint) ou ignorée (comme Clint). C’est donc les valeurs américaines qui sont passées au vitriole comme la tendance familiariste dénoncée dans Gran Torino (les enfants de Clint souhaitent s’en débarrasser et le mettre à l’hospice, l’insultant indirectement de vieux).
Là où le bas blesse en mon sens au niveau de la société américaine. C’est que l’univers décrit, détruit l’idéal américain prônant l’individualisme, le rêve américain est détruit (la femme est morte) ou moqué (les enfants matérialistes) et ironisé (le chien, seule subsistance du cliché). On a par moments la sensation de voir une vitrine pro communiste (ces pauvres familles unitaires qui sont unies envers et contre tout et défendent par-dessus tout des valeurs …). On ne peut que comprendreque Clint définit ce microcosme représentatif de la société coréenne lambda comme une forme d’idéal qui ne se réalisera jamais (La religion impuissante, la police jeanfoutiste, l’intégration inaboutie, l’entraide entre les familles Hmong impossible à concrétiser). D’ailleurs, Clint précise qu’il a plus en commun avec cette famille qu’avec son propre peuple.
19:55 Publié dans Eastwood Clint | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : gran torino, clint eastwood, l'echange, million dollar baby, honkytonk man




Commentaires
Je l'ai vu hier soir et je trouve que ton analyse est bien exacte.
En plus, je dirais que je me suis bien amusée, malgré quelques moments où j'avais l'impression que les personnage récitent une poésie (notamment les scènes Padre-Walt), mais ton explication « western » résout mon souci :))
Question: ayant comme prémisse que Kowalski, comme Ram est un solitaire face au monde, lequel tu préfères?
Ecrit par : alex | 04.03.2009
C'est pas évident de trancher. Je dois dire qu'ils se ressemblent sur quelques points. Mais la différence, je crois, c'est que Ram veut revenir dans le monde, y prendre part mais il est rejeté, Clint s'en "exile" et même si, il semble s'amender à la fin, c'est n'est qu'aux yeux de Thao. En fait, je crois que Clint arrive mieux à créer l'empathie de son personnage alors que chez Aronofsky et c'est systématique dans sa filmographie, on assiste à la déchéance sans espoir de retour (Pi, fountain, Requiem for a dream), mais bon c'est son style. J'ai quand même un petit faible pour ses torturés de la vie ;)
Ecrit par : alucas | 06.03.2009
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