01.04.2009

Mongol (Sergeï Bodrov, 2008)

Le successeur de Kurosawa ?!

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En fait, le préambule de cet article n’est guère efficace car il serait restrictif de parler uniquement de cinéma russe dans le cas de Mongol. Il s’agit d’une coproduction internationale (Kazakhstan, Mongolie, Allemagne et Russie). C’est donc avec précaution qu’il faudra parler de film russe plutôt que de film kazakh. Cette précision faite, ce film m’a réjoui et ce, parce qu’il est atypique dans le genre film historique (tout au moins si l’on considère les productions des 20 dernières années). Au contraire des standards hollywoodiens, ce n’est pas ici que nous verrons effusions de sangs sur effusions de sangs (bien qu’il y en ait malgré tout). Mongol pose une sorte de biographie de l’ascension de Gengis Khan. Cet exercice est aussi ambitieux que périlleux mais nous verrons cela par la suite. On dirait que Bodrov est une sorte de nouveau Kurosawa, la comparaison est flatteuse mais le réalisateur suit avec une telle maîtrise l’exemple du japonais qu’elle ne peut pas ne pas être évoquée. Mongol rappelle Le Rance qui est plus que probablement volontaire (références au théâtre du Nô exclues). Les scènes de combat sont typées Kurosawa, les longs plans fixes sur Temudjin impassible contraste avec ceux d’Hidetora sombrant dans la folie, la tendance omniprésente du réalisateur à mettre en évidence la perdition de l’être humain au sein d’une nature hostile (tous ces plans où Temudjin est seul dans la montagne).

On peut pousser les parallèles entre Ran et Mongol plus loin, les disputes de Ran sont issues d’un problème d’héritage, il en est de même dans Mongol. Toutefois, la présentation des personnages est différente. Hidetora est vieux et sénile alors que Temudjin est jeune, calme et fin stratège. En guise de référence explicite à Ran, on retrouve cette scène où Temudjin brise une flèche comme l’un des fils d’Hidetora l’avait déjà fait. Et puis il y a aussi ce jeu sur les valeurs chromatiques (omniprésence du rouge), le fait qu’il y ait un éclipse solaire au cours de la bataille. Tout comme Hidetora, Temudjin est refoulé de tous, ici cela permet de créer une empathie spectatorielle contrairement à Ran.

Mongol possède en outre des qualités propres remarquables. Sa manière de tenir en haleine le spectateur en post-posant sans arrêt ce qu’il attend (le combat) nous permet de mieux apprécier l’ascension du personnage. Ce n’est pas le conquérant mais l’homme qui est montré et son passé qui justifie les actes posés dans le futur. Le héros est charismatique, assez fidèle à la réalité historique … La qualité de la photographie est saisissante, c’est une image des steppes hallucinante qui est proposée et une variété de paysages qui soulignent la méticulosité avec laquelle le réalisateur a choisi ses lieux de tournage. Bodrov n’est pas tombé dans le travers de Stone avec son Alexandre, ce dernier relate partiellement l’histoire d’Alexandre Le Grand, et dés lors on lui reproche le manque de détails concernant les diverses conquêtes. En effet, Alexandre se limitait après la bataille de Gaugamel à montrer la capitulation de Babylone. Hors ce qui était justement intéressant, était de montrer comment Alexandre Le Grand a conquis ses diverses régions, non pas tout le temps par la force mais bien parce que de nombreuses contrées s’enhardissaient de le voir venir car l’avenir qu’il leur proposait, était bien meilleur (une sorte d’autonomie administrative, le peuple s’autogérait, pas d’immersion de la culture grecque mais une redevance due à Alexandre). Bodrov lui, se limite à l’ascension de Khan … Pari extrêmement risqué car, c’est vrai, il aurait été trop difficile de montrer toutes les conquêtes du Khan et ce parti pris peut témoigner d’une forme de simplicité mais ce n’est pas le cas car justement, les conquêtes sont très détaillées contrairement au passé du conquérant. C’est donc un point de vue insolite que propose Bodrov à travers son film.



Dés lors, j’ai quelques précisions à faire à tout un chacun qui visionnera le film, n’explique pas tous les faits marquants du passé de Temudjin ; précisons que Khan signifie souverain, Gengis signifie universel … Tout est fait pour que le spectateur s’apitoie sur le sort de Temudjin.

Ce que le film ne dit pas :

1/ Son père meurt empoisonné par des Merkit. Ce qui n’est pas dit, c’est qu’il a enlevé la femme d’un de ceux-ci ce qui justifie leur acte.
2/ Temudjin tue dans son enfance son frère qui voulait voler des chevaux …
3/ La relation entre Temudjin et sa mère est plus conflictuelle en réalité.
4/ La première confrontation entre Temudjin et Jemukha se solde par la victoire de Jemukha et non l’inverse.
5/ A la fin, Temudjin libère Jemukha mais celui-ci reviendra encore par la suite mais finira par être tué par les hordes de Temudjin.
6/ Temudjin était déjà nommé Khan à l’époque et ce n’était déjà plus Jemukha. Le vrai Khan (Ong Khan) ayant fui la Mongolie pour se réfugier chez les Tatar et puis chez les Khorezmshahiens.
7/ « Tu ne tueras jamais ni femmes ni enfants ! » : dit Temudjin dans le film hors il s’en prendra à la population chinoise sans restriction lorsqu’il exécutera sa dernière conquête.

Ce qui est assez étonnant, c’est que Bodrov élude ces quelques faits, on ne peut donc pas l’accuser de nier les faits … Sans doute a-t-il éludé aussi la première confrontation entre Temudjin et Jemukha, mais malgré tout, cet évènement ne s’est pas réellement déroulé de la sorte.



Ces précisions faites, je conclurai par la suite des conquêtes de Khan (non évoquée dans le film) :

 

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1201 : Premières confrontations entre l’armée de Temudjin (réunissant anciens vassaux du père et les fidèles ainsi que des hommes de Jemukha qui se sont joints à sa cause) et l’armée Tatar, échec de Temudjin.

1202 : Il soutient l’un des anciens de son père (un roi déchu) et obtient ainsi son soutien ainsi que celui du roi des Kin ce qui lui permet d’abattre l’armée Tatar.

1206 : Il est nommé Khan par ses semblables. La Mongolie est certes une féodalité mais administrativement développée, Khan s’emploie à organiser son Etat de sorte à y consolider sa main mise. Toutes les régions mongoles sont rassemblées en un même empire.

1221 : Conquête des Naïman > Suite à la fuite de l’ancien khan, Ong (Selon la tradition mongole, un khan ne peut jamais en chasser un autre). La bataille se déroule près d’un fleuve, de nombreux soldats meurent, Temudjin fait prévaloir ses qualités de stratège et remporte la victoire avec une armée moins grande mais plus organisée. Jemukha meurt.

1226 : Conflit contre les Tangut (Les Si-Hia), ceux-ci s’allient aux Kin pour tenter de refouler Khan. Temudjin est promu Gengis Khan. Les Kin sont protégés par la muraille de Chine, Temudjin se concentre sur les Si-Hia, il envahit les peuplades environnantes ou les soumet pacifiquement et assure ainsi ses arrières. Les Si-Hia se replient, ce qui s’avère être leur erreur, Khan les encercle dans une ville qu’il inonde (y compris certains de ses propres hommes).

1227 :
Khan s’attaque aux Kin. Le combat a duré au total plus de vingt ans.

Pendant ce temps le Khorezmshah annexe l’Iran et l’Afghanistan. Ils refusent la paix proposée par Khan et tuent ses émissaires à 2 reprises. Le roi du Khorezmshah tente de surprendre Khan en l’attaquant de 2 côtés mais celui-ci possède une connaissance stratégique plus fine et annihile sa tactique. Il tuera tous ses fils et ses femmes et filles furent distribuées entre ses fils.

Il envahit une partie de l’Europe et revient en Mongolie où il fait une chute à cheval et meurt à petit feu. L’empereur et la famille royale tangoute sont exécutés, le royaume de plus de 150 ans disparaît …

Gengis Khan est aujourd’hui méprisé au Proche-Orient et considéré en Asie et en Russie comme un conquérant glorieux (voir même un bienfaiteur). Il réalisa ses grands desseins en très peu de temps. Il était généreux (distribuait les récoltes avec ses soldats (précepte avancé par Sun-Tzu dans l’Art de la guerre qui conseillait de toujours partager le butin avec les soldats de sorte à ne pas générer une haine à ses dépens …)), s’habillait à ses débuts comme ses soldats pour ne pas marquer de différences entre eux, était un grand organisateur et ne perdit jamais son calme.

Le film montre d’ailleurs une scène remarquable où les cavaliers mongoles filent en première ligne (fait assez étonnant d’envoyer en première ligne, la meilleure partie de sa garnison) de sorte à ce que ceux-ci découpent les cavaliers adverses, en adoptant une sorte de position d’oiseaux en tendant dans chaque main tendue un sabre.

Le film s’achève sur une scène très intéressante, Temudjin se retourne vers un vieil homme qui l’a soutenu tout au long de son périple et lui demande ce qu’il va advenir de lui. Temudjin vêtit l’armure du Khan et sort, les rayons de soleil obturent l’objectif de la caméra. Le vieil homme dit : « Tu le sais déjà Grand Khan ! ». Et on voit par la suite défiler Khan avec ses loyaux sujets et des textes nous avertissent de la suite des évènements … Ainsi jusqu’à la fin, les conquêtes ne seront que pures évocations ! Comme quoi, l’avant intéresse peut-être plus le spectateur que le haut fait en tant que tel …

Parallèlement à cela, la bande originale (composée par Tuomas Kantelinen) est très atypique aussi, elle varie entre chants de mongoles et sons dissonants avec un accompagnement au violon assez strident mais très efficace. La chanson Destiny reste ma préférée, elle est utilisée pour témoigner des introspections de Temudjin. La chanson The Beginning est aussi le Ending theme (si l'on exclut la chanson du générique d'un groupe métal mongol) et est une sorte de musique d'ambiance, d'attente. Quelques percussions de tambours augurent une suite plus dynamique (en l'occurence les conquêtes) mais à laquelle nous n'assisterons pas. C'est donc une musique générant une forme de suspense, laissant présager le connu et l'attendu (les conquêtes) tout en montrant ce qui en fin de compte est inconnu (l'avant).