29.03.2009

Le révizor, Les joueurs, Le manteau (Nicolas Gogol)

Le plus russe des expatriés

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Nicolas Gogol est considéré comme le premier écrivain de romans russe, Pouchkine n’écrivant que des poèmes ou des pièces de théâtres. Vivant dans un milieu aisé, Gogol a un avenir tout assuré au sein de la cellule familiale mais il préfèrera partir à Moscou (en fait à Saint Petersbourg). Mauvais élève, il devient le bibliothécaire de l’école permettant ainsi l’achat de classiques européens mais aussi les premiers succès de Pouchkine (Eugène Oniéguine) grâce à des collectes faites au sein de l’école.

Préférant la ville à la campagne, Gogol part à Saint Petersbourg où il s’habitue mal à la vie citadine comme en témoigne d’ailleurs plusieurs de ses personnages inadaptés dans Le manteau et Le nez. Dés son premier ouvrage Les Veillées du Hameau (que je ne suis pas parvenu à me procurer), Gogol reçoit un certain succès d’estime. Pouchkine l’encourage et lui propose de se porter davantage sur le théâtre.

il profite de son talent d’écrivain pour passer au vitriole le gouvernement et le fonctionnarisme dans Le Révizor. La pièce sera un succès retentissant malgré la critique de plusieurs de ses détracteurs. Notamment à cause d’une réplique cinglante du directeur de la pièce : « Pourquoi riez-vous ? Ne comprenez-vous pas que c’est de vous qu’il s’agit ! ». A l’instar de son protagoniste principal, Gogol est menacé d’être envoyé en Sibérie. Pourtant, le tsar dira que tout le monde en prend pour son grade estimant la pièce avec plus d’objectivité … Rapidement, ses œuvres perdent la gaîté de Les Veillées du Hameau, Le manteau est son second grand succès et dépeint les tribulations d’un fonctionnaire naïf qui, après avoir économisé un an pour obtenir un manteau convoité de tous, se le fait voler le soir même. Dés Le manteau, Gogol montre sa capacité à joindre fantastique et réalisme. Il dit à cet égard : « L’artiste doit s’élever d’autant plus haut que l’objet qu’il a choisi est ordinaire, car il faut en extraire ce qu’il a d’extraordinaire en faisant en sorte cependant que cet extraordinaire soit vrai ! »

Toutefois, Gogol s’en va à Rome, une ville qu’il appréciera beaucoup car il y côtoiera des artistes et peintres russes. Il reconnaît en Rome les caractéristiques de la mère patrie et s’éprend de la « ville éternelle ». Mais une nouvelle assombrit son existence, son fidèle ami Pouchkine décède, il dira qu’il ne pouvait pas venir de pire nouvelle en provenance de Russie. Il fera un bref séjour en Russie, saluant sa mère au passage mais quittant au plus vite son pays.

Le paradoxe de Gogol et on retrouvera aussi cette problématique chez Pasternak est qu’ils affectionnent avec véhémence leur pays et sa culture mais que les instances au pouvoir les empêchent de s’exprimer et les refoulent. Gogol partira ensuite en France, pays qu’il n’aime pas vraiment, haïssant le vaudeville français et rejetant la bourgeoisie parisienne qui parle trop de politique. Gogol y rédige pourtant Les Ames mortes, le premier véritable roman russe qui raconte l’histoire d’un homme qui rachète les âmes mortes de paysans afin de pouvoir exploiter les terres de ces ouvriers décédés. Une nouvelle fois, la censure s’oppose radicalement à sa parution car il attaque la doctrine orthodoxe. Le tsar ne voudra même pas lire le livre : « Une âme morte ? L’âme est immortelle ! ». Profondément touché, Gogol aura malgré tout du succès auprès du public.

Voulant à tout prix revenir en Russie. Il rédige ses correspondances dans lesquelles il explique qu’il ne s’attaque ni au tsarisme ni au fonctionnarisme mais qu’il parodie en quelque sorte le quotidien russe avec la volonté d’en rire et non de l’affliger. Dés lors, les critiques qui prenaient précédemment sa défense lui reprochent sa soumission au parti. Gogol reconnaîtra en cela son erreur et reviendra en Russie où il tentera de rédiger la deuxième partie des Ames mortes. Une fois le roman presque achevé, il finit par le brûler … Atteint d’une maladie, il ne souhaite plus voir personne et ne se soigne pas. Quelques jours plus tard, il meurt. Contre toute attente, des centaines de personnes viennent à son enterrement malgré le mépris que lui voue le régime tsariste. Lorsqu’un homme demande à un étudiant qui est enterré, celui lui répond : « On enterre Gogol et nous tous nous sommes ses proches parents et avec nous la Russie entière. »

Le premier regret que je dois noter avant de commencer la critique des différentes pièces/nouvelles que j’ai lue de Gogol, est que je n’ai pas encore eu l’occasion de lire Les Ames mortes ce qui ne saurait tarder …

 

Les Joueurs (1834)

joueurs.jpegAutour d’une table, plusieurs joueurs de cartes s’amusent à arnaquer les voyageurs qui passent et trépassent à leur table. L’un d’entre eux s’avère être capable de deviner les cartes de chacun d’eux. En fait, il était une sorte de fabriquant de jeux de cartes et arrivait à voir en fonction de la physionomie de la carte, la valeur qu’elle portait. Un haut fonctionnaire militaire vient à leur table et est plumé, il leur cède les hypothèques de plusieurs maisons que ceux-ci s’empressent de revendre à un entrepreneur. Le responsable militaire finit par apprendre par l’un des jeunes distributeurs de cartes qu’il a été floué …

On sent dans Les Joueurs, la volonté de Gogol de rendre hommage à Pouchkine et sa Dame de Pique. A un moment, l’un des hommes dit que la dame de pique est maudite. Sûrement l’un des passe-temps les plus prisés à l’époque en Russie, les jeux de cartes fournissent pour beaucoup la base des intrigues des auteurs. Ici pourtant, Gogol prend le lecteur à contre-pied. Là où Pouchkine insérait une pseudo morale en faisant échouer l’arriviste allemand. Dans Les Joueurs, ce sont les arnaqueurs qui l’emportent car il semblerait que ce à quoi Gogol s’attaque avec le plus de force est la naïveté.

Cette naïveté d’Akaki qui fait tout pour un manteau et le perd, cette naïveté du gouverneur et de ses subalternes qui sont à terme roulés par le clochard, cette naïveté de ce militaire qui croit s’enrichir brisant toute idée de morale et s’éloignant ainsi de son modèle russe Pouchkine ou encore de Lafontaine …

 

Le Révizor (1836)

revizor.jpegUn inspecteur (le révizor) s’apprête à venir dans un village pour y inspecter les lieux. Le gouverneur s’engage dans les préparatifs, donne ses directives pour que chaque établissement réponde aux normes avant la venue de l’inspecteur. Parallèlement à cela, un clochard itinérant loue une chambre dans un hôtel et n’a plus de quoi payer son repas. Le gouverneur prend l’inconnu pour le révizor et lui accorde divers gages pour avoir un rapport favorable allant même jusqu’à lui proposer la main de sa fille. Le clochard quitte le pays et le directeur de poste reçoit une lettre à l’adresse d’un de ses amis. Le clochard n’était pas le révizor … Tous ; ayant été arnaqués, veulent le retrouver mais il est déjà très loin.

Le Révizor est une critique du fonctionnarisme. Il est évident que la pièce a dû susciter un tollé général dans les hautes instances russes. Gogol est un de ces écrivains que l’on lit encore avec plaisir maintenant tant il se complait à mettre ci et là du suspense dans cette pièce. Souvent dans ses pièces, le profiteur devient très vite le dindon de la farce. Ici, ce n’est pas l’arrivisme du clochard qui est critiqué mais plutôt la démarche attentiste des fonctionnaires. On reconnaît dans le Révizor certains aspects culturels récurrents de la littérature russe : Ils chauffent et boivent constamment du samovar, l’emprunt de certains mots français pour embourgeoiser le langage (Capote, ours, …), … Toujours on sent cet amour de la patrie et en même temps le regard envieux que portent les écrivains russes sur la France et les idées novatrices des lumières. Un autre aspect de la culture russe que j’ai appris au cours de cette lecture est que la terminaison « vitch » dénomme chez eux, un statut supérieur.



Le Manteau (1843)

manteau.jpegUn jeune fonctionnaire, méprisé de tous, entreprend de s’acheter un manteau. Seulement le prix exorbitant de celui-ci l’oblige à faire d’énormes concessions. Il trouve un marchand qui se propose de lui en faire un pour 80 roubles (équivalent de deux mois de payes), Akaki Akakievitch (exception à la règle, la terminaison « vitch » ne dénomme ici en aucun cas un statut supérieur) épargne et finit par se l’acheter. Le premier soir, il est invité par ses collègues pour « fêter » l’achat. En quittant la fête, il se fait voler le précieux objet … Des rumeurs racontent depuis à Saint Petersbourg qu’une ombre vole tous les manteaux des bourgeois qui passent sur le pont principal.

Le Manteau aurait selon les critiques influencés plusieurs romanciers russes : Tourgeniev, Dostoievski et Tolstoï. Derrière la simplicité apparente de l’œuvre, c’est le destin tragique de tous ces prolétaires russes qui est ici dépeint. La nouvelle rencontrera un succès énorme et Akaki Akakievitch restera comme l’un des personnages de romans russes les plus célèbres.

 

C'est donc Gogol qui le premier sût mêler réalisme et fantastique en Russie. Le premier qui sût amener sur la scène russe le quotidien de ses citoyens ne se limitant pas à une critique poncive, lui préférant de loin une vision qui brasse à la fois humour, simplicité et réflexion intellectuelle ...