06.03.2009

Memento (Christopher Nolan, 2000)

Le combat contre l'oubli

memento.jpg

Cet article constituera une forme d’hommage à un film qui est probablement l’un des plus marquants de la dernière décennie. Le cinéma vit à l’époque une sorte de crise d’originalité, certains vont dans la transgression pour faire leurs marques comme Sam Mendes (American Beauty), et puis de jeunes réalisateurs cherchent des systèmes pour surprendre le spectateur. L’originalité ne viendra pas du fond, mais du traitement et de la manière décalée de passer l’information (Pulp Fiction), d’un autre côté, la déconstruction totale de la narration pour faire une sorte d’anarchie filmique rendant le tout compréhensible à la fin aux yeux du spectateur peut paraître classique désormais mais pas alors.

Ainsi dans cette vague, nous découvrirons Christopher Nolan dont le frère a écrit une nouvelle d’une originalité déconcertante. Ceci constituera par ailleurs le résumé du début du film :

« Leonard Shelby est victime d’une forme rare d’amnésie. Toutes les 15 minutes, son cerveau subit une sorte de reformatage et il ne se rappelle que des informations essentielles à sa survie (manger, boire etc …), ce personnage n’est pas sans rappeler celui de XIII. Errant dans un monde qu’il ne comprend plus, il se donne pour unique objectif de retrouver l’assassin de sa femme ! »

memento.jpgMais quelle est vraiment la qualité singulière de ce film ? Ce que les Cahiers du Cinéma dénomment comme une FBI, est pourtant une idée extrêmement intéressante du point de vue du fond (comment vivre lorsque nous oublions constamment ce que nous faisons ?). A la différence l’amnésie « banale », Leonard Shelby est conscient de sa pathologie et il veut justement la combattre, c’est une lutte entre les souvenirs qui s’évaporent petits à petits et le désir intime de les utiliser pour mener à bien une enquête. Leonard Shelby (Guy Pearce) est constamment mené en bateau par ses amis (Joe Pantoliano, Carry Anne Moss), escroqué par le propriétaire de l’hôtel. Il y a d’ailleurs un dialogue particulièrement amusant lors de cette scène :


« Proprio : 50 dollars !

Leonard : Je n’ai pas déjà payé ?

Proprio : Non !

Leonard : Bon, je ne le note pas car vous avez l’air honnête !

Proprio : Qu’est-ce que ça change puisque de toute façon, vous aurez tout oublié dans 5 minutes ?

Leonard : Là, vous poussez la franchise un peu trop loin … »

memento2.jpgPlus tard dans le film, on apprend que le propriétaire loue deux appartements à Léonard ce qui témoigne que lui aussi tire profit de sa pathologie. Chacun essaie tant que possible d’utiliser au mieux Léonard, Carrie Anne Moss aimerait qu’il assassine son ex mari, Joe Pantoliano cherche à se disculper du crime de la femme de Léonard … L’aspect singulier de Memento, c’est justement la méthode mise en place par Léonard pour éviter d’être dupé, il multiplie les tatouages sur son corps afin de ne rien oublier, prend des photos pour se rappeler le lieu où il loge et la tête des personnes qu’il connaît. La singularité de Nolan, c’est aussi d’avoir transposé le récit à l’envers, nous voyons donc d’abord le début et les 15 minutes précédentes par la suite. Ainsi, le spectateur n’est pas lassé du comportement de Léonard, si le récit avait été dans une linéarité classique, la perte constante de mémoire de Léonard aurait été ennuyante pour le spectateur qui le verrait constamment en train de renouer des contacts avec les mêmes personnes.

La linéarité inversée permet aussi de surprendre le spectateur. L’exemple me vient de cette poursuite savoureuse entre Léonard et un homme où Léonard se dirige vers lui, l’homme tire … Il comprend donc qu’il n’est pas le bienvenu, il fuit sans comprendre. La vie de Léonard n’a plus de sens, il stagne, n’évolue plus et le pire, c’est qu’il le sait ! Il se perd dans un objectif qu’il ne peut atteindre car trouver l’assassin de sa femme et recouper des informations est impossible dans sa condition, c’est une sorte de fatalisme.

« C’est emmerdant que personne ne vous croit ! Si cela, j’avais toutes mes capacités, je pourrais être crédible. Je dois me rappeler d’un certain Sammy, je vous ai déjà parlé de ma condition ? Vous ne savez rien. Si vous avez faim, vous ne savez pas pourquoi ! Si vous êtes coupable, vous n’avez aucune idée du pourquoi ! Sammy avait le même problème, je ne vous ai jamais parlé de sa femme ? »

Dés le début, le spectateur est alerte et interloqué par l’étrangeté de Memento, Leonard secoue une photo et celle-ci devient de plus en plus floue. On comprend que la scène est filmée à l’envers et ceci montre la méthode que Nolan emploiera durant tout le récit ! En plus d’être un amnésique rare, Leonard recompose les éléments manquants de certaines informations allant jusqu’à créer le personnage de Sammy Jenkis qui n’est autre que lui-même.

memento3.jpgToutes ces qualités témoignent de la rigueur que requiert la conception d’un scénario si alambiqué et atypique. A l’instar de la complexité du film, le tournage fût aussi une calamité et un défi énorme que Nolan pût recomposer. Si l’on est attentif, chaque élément témoigne d’un retour dans le passé (la voiture plus propre, la griffe sur la joue de Léonard, son air de plus en plus soigné). D’ailleurs, cette griffe est particulièrement intéressante car les films traditionnels montrent d’abord les causes avant les conséquences, ici nous voyons les conséquences et nous nous interrogeons sur les causes. Nolan essaie au mieux de créer une cohérence au sein du récit (nous avons le même travelling vers la maison au début et à la fin du récit).

 

Le tournage devait être très rapide, les scènes devant être bouclées selon une deadline très proche ce qui explique par exemple, que l’on ne voit quasiment jamais Guy Pearce au volant de sa voiture lorsque nous avons un plan éloigné sur celle-ci. Deux équipes se sont partagées les tâches ! Lors des scènes dans la chambre de l’hôtel, les prises de vues à l’intérieur montrant Léonard furent tournées en studio car il n’y avait pas assez de place pour introduire le matériel, alors que les scènes montrant cette même porte mais en contrechamp sont prises en décor naturel, on peut aisément imaginer le travail titanesque que cela a dû représenter pour l’éclairage …

La musique est signée David Julyan, il a déjà composé les bandes originales de Following, Insomnia et Le Prestige aux côtés de Nolan. Comme à son habitude, la BO est très épurée, proche de l’ambiant music. Elles traduisent le vide, le chaos interne du personnage mais aussi le côté éternellement renouvelé de l’intrigue via une composition très répétitive et peut variée. Les musiques n’étouffent donc jamais le dialogue et en sont toujours assorties ce qui confirme leur définition de musique d’ « ambiance » !

11.12.2008

Following (C. Nolan, 1999)

Following, premier film noir des Nolan's Brothers !

045357.jpg

Following est le premier long métrage de Christopher Nolan. « Following a reçu le Grand Prix du Festival international du film de Rotterdam, le Prix du meilleur film en noir et blanc du Festival international Slamdance. » (Source www.allocine.com). Je m’étonne toujours de voir à quel point la presse française (pour ne pas citer les cahiers …) fustige les films audacieux de la trempe de Following. Ainsi, les cahiers du cinéma démonteront Following et Memento et reconnaîtront malgré tout le talent de Nolan avec Batman : The Dark Knight, on croirait avoir le syndrome Scorcese, nié lors des Academy Awards durant toute sa carrière avec des films comme Raging Bull ou Taxi Driver. C. Nolan a l’avantage de pouvoir travailler constamment avec son frère, Jonathan. Following n’est pas leur première collaboration car ils ont déjà réalisé une série de courts métrages méconnus du public. Following est un film à petit budget réalisé en 1 an et financé à la fois par les Nolan et Jeremy Theobald (l’acteur principal). Chaque Samedi, ils tournaient une partie du long métrage. Les salaires réduits et l’implication des acteurs dans la phase de production ont certainement contribué à créer un sentiment de solidarité au sein de l'équipe et rendu ainsi possible cette expédition hasardeuse qu'est la réalisation d'un long métrage sans financements extérieurs. Le style propre à Nolan est déjà affiché dans ce modeste long métrage : Héros perdu, une déconstruction de la narration, manipulation féminine, résolution pessimiste, etc …

following1.jpg

Le film commence en dévoilant un cambrioleur se préparant soigneusement à commettre un larcin. La musique de David Julyan transmet parfaitement, via ses dissonances, la sensation de précipitation, de vitesse et de dextérité nécessaire pour un cambrioleur. Comme dans The Dark Knight, la scène d’introduction montre à l’œuvre l’antagoniste. La seconde séquence illustrant le personnage principal est déjà plus calme et posée. Elle explique la pulsion qu’à ce dernier à espionner les gens dans l’optique de créer un livre.

following2.jpg

La rencontre entre le pseudo héros et l’antagoniste survient assez rapidement, ce dernier constate qu’il est suivi par le voyeur. On comprend par la suite qu’il a un sens aigu de l’observation qui permet d’expliquer cette perspicacité. Le suiveur apparaît d’emblée comme quelqu’un de soumis qui semble boire les paroles de son interlocuteur (qui est cambrioleur) plein d’entrain et d’assurance.

following3.jpg

Sans encombres, le suiveur et le cambrioleur s’associent pour accomplir un cambriolage dans un appartement. Le cambrioleur lance une discussion métaphysique en justifiant son acte, les gens ne se rendent pas compte de la valeur de leurs objets et ne remarquent probablement même pas leur absence, ils sont posés mais personne ne remet en question leur utilité. Pour signer son acte, il dispose une culotte près des rideaux. La propriétaire de l’appartement revient, le cambrioleur prétend être agent immobilier et use de sa force de persuasion pour s’en sortir. Comble de l’ironie, il laisse une culotte et donne un prétexte à la femme d’accuser son mari de la tromper alors que c’est elle-même qui le trompe.

following4.jpg

Comme dans Memento, une ellipse dans le temps est suggérée par le changement de la tenue vestimentaire du voyeur, plus propre et plus soignée. A ce moment, on ne sait pas encore si il s’agit d’un flashback ou d'un flashforward. Le voyeur rencontre une femme qui prétend avoir été volée, on comprendra par la suite que cette rencontre n’est pas le fruit du hasard et que le cambrioleur avait fomenté le coup. L’esthétique est proche de celle des films noirs : vieux bar, l’homme blasé qui rencontre la femme torride et veut la soulager de ses soucis, fumées de cigarettes, ... Le voyeur invite par la suite le cambrioleur à voler son propre appartement afin de voir comment celui-ci va le juger. Comble de l’ironie, il ne veut même pas voler car il juge que le propriétaire de l’appartement est probablement chômeur (ce qui révèle en outre être vrai).

following5.jpg

Nouvelle projection dans le temps, cette fois-ci, le héros est blessé et nous n’avons pas encore vu comment. Le spectateur est désorienté, Nolan prend à défaut le spectateur qui est en général surpris par les conséquences d’un acte posé … Ici, c’est l’inverse, il est surpris de ne pas en connaître les causes.

following7.jpg

Nolan sollicite sans arrêt la faculté de réminiscence du spectateur. C’est-à-dire qu’il montre un lieu qu’il a déjà évoqué dans un autre contexte, toutefois la scène que nous voyons est chronologiquement antérieure à celle qui précède. Il aime manipuler le spectateur et le perturber via une narration complexe qui oblige une remise en question constante du récit. Il fuit les effets de surprises bon marché … On reconnaît donc ce bureau qui est celui de la maison de la femme, le piano est entre autre l’élément qui permet directement d’identifier le lieu vu son degré d’iconicité. Le voyeur prend les choses en main, c’est lui qui vole tandis que le cambrioleur observe le piano … Cela sera expliqué par la suite, le cambrioleur veut faire en sorte que le voyeur laisse ses traces un peu partout ce qui l’incriminera par la suite. Le voyeur signe sa propre perte !

following6.jpg

Une nouvelle fois, le voyeur a changé d’allure. En 1h10 de film, Nolan arrive rapidement à susciter de manière intelligente ses projections dans le temps et ses flashbacks avec originalité et audace. Audace car il n’est pas certain que cette démarche soit comprise de tous et surtout, qu’elle soit comprise en temps et en heure. Désormais les 2 compères fêtent leur cambriolage en mangeant au restaurant. Le cambrioleur invite le voyeur à payer la note avec une carte de banque, on peut à ce moment-là remettre en question la cohérence du récit, qui pourrait signer sur la carte de banque d’un autre sans avoir peur des répercussions ?

following8.jpg

Les éléments clés de l’intrigue sont peu à peu dévoilés, le cambrioleur a en fait organisé le cambriolage afin de faire coïncider ses méthodes avec celle d’un autre cambrioleur (le voyeur) pour que celui-ci soit accusé à sa place. La femme amoureuse de lui, propose de séduire le voyeur pour accumuler des preuves à son encontre et aussi, tenter de se débarrasser de son mari. S’ensuit un conflit entre le héros et l’antagoniste au sujet de la femme, le second ne tolère pas qu’elle ait couché avec lui. Il ne dit pas ouvertement que cet élément est la cause de la rixe mais le spectateur le comprend ainsi.

following9.jpg

Nouveau bouleversement, le voyeur se rebelle contre le cambrioleur et propose à la femme de l’accuser étant donné qu’elle a les éléments en main pour le faire. Elle refuse considérant qu’elle est maîtresse de la situation. Enfin, le cambrioleur révèle son jeu, il a abusé et de la confiance de la femme et du voyeur. Il travaille en fait pour le mari de celle-ci. Le voyeur est accusé des crimes et des cambriolages. Le cambrioleur s’enfuit, victorieux !

Constatons déjà un fait courant dans le monde du cinéma, Julyan et Nolan s’allient dés le premier long métrage pour accomplir ce chef d’œuvre. Il est donc important de souligner comme le fera Nolan par la suite, que le réalisateur n’est rien sans son équipe (technique, acteurs). On sent le souci permanent de Nolan de vouloir tenir le spectateur en haleine, comme dans Memento, nous avons des nouveaux éléments qui remettent tout en question toutes les 15 min. Les cahiers du cinéma qualifient cette démarche : « Une volonté de se démarquer qui s’assimile à une FBI ! ». Following est un petit bijou, un chef d’œuvre qui révéla un futur maître cinéaste …